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Michel Gurfinkiel. Trente-quatre millions de dollars : le budget dont a été dotée la commission Paul Volcker, autrement dit la Commission d’enquête indépendante (CEI) chargée par l’Onu d’enquêter sur le scandale le plus retentissant de son histoire, l’affaire Pétrole contre Nourriture (PCN). De quoi
" faire rêver tous les policiers du monde ". Mais insignifiant par rapport aux sommes détournées et par rapport aux enjeux politiques.
Selon Laurent Chabrun, journaliste à
L’Express, et Franck Hériot, de
Valeurs Actuelles, qui viennent de publier
Les corrompus de Saddam Hussein (Editions Plon), c’est en effet en dizaines de milliards de dollars, et peut-être en centaines, que se chiffrent les bénéfices frauduleux réalisés pendant sept ans sous couvert d’aide humanitaire au peuple irakien. En outre,
" aucun pays ne semble épargné par le scandale ". Un
" casting planétaire " qui tourne au jeu de massacre :
" Tout ce que la planète compte d’hommes politiques, d’hommes d’affaires, de négociants, de hauts fonctionnaires ou de diplomates plus ou moins véreux se seraient donné rendez-vous à Bagdad, dans les locaux du Ministère du Pétrole ou dans les salons des grands hôtels de la capitale… Trafics d’influence, commissions et rétrocommissions, dessous de table et bakchichs se comptent en millions de dollars… " La France est impliquée. Au plus haut niveau. Charles Pasqua, sénateur et ancien ministre d’Etat, vient d’être mis en examen pour cette affaire. Deux ambassadeurs de France, Serge Boidevais et Jean-Bernard Mérimée, le sont depuis l’été dernier. Le premier avait été secrétaire général du Quai d’Orsay. Le second avait représenté notre pays au Conseil de sécurité entre 1991 et 1995. Plusieurs autres personnalités, hommes politiques ou simples intermédiaires, sont mises en examen ou citées. Patrick Maugein, quant à lui, a su louvoyer, en mêlant des demi-aveux sur l’accessoire et des dénégations sur l’essentiel. Ce polytechnicien corrézien, mêlé à bien d’autres affaires, passe pour être ou pour avoir été très proche de Jacques Chirac. Mais il se rattache également à la galaxie Bill et Hillary Clinton, via Marc Rich, un financier d’origine anversoise, condamné à trois cent vingt-cinq ans de prison par la justice américaine pour évasion fiscale avant d’être gracié par Clinton dans les dernières heures de son mandat, en janvier 2001…
Les autres pays ? Sous la plume alerte et cruelle de Chabrun et Hériot, les portraits se succèdent. En Grande-Bretagne, c’est un député travailliste écossais, George Galloway, qui tient la vedette. En Russie, on a le choix entre Vladimir Jirinovski, l’homme politique ultra-nationaliste, et Alexandre Volochine, le directeur de l’Administration présidentielle à la fin de l’ère Eltsine, sans parler d’un haut fonctionnaire
" prêté " à l’Onu, Alexandre Yakovlev (qu’il ne faut pas confondre avec un homonyme décédé en 2005, qui fut le second de Mikhaïl Gorbatchev pendant les dernières années de l’URSS). Aux Etats-Unis, outre Marc Rich, il faut mentionner le pétrolier texan Oscar Wyatt, très lié à une certaine droite républicaine. Au Vatican, le père Jean-Marie Benjamin. En Italie, le président de la région de Lombardie, Roberto Formigoni. En Corée du Sud, Tongsun Park, un ancien
" correspondant " des services secrets qui avait fait ses premières armes voici vingt ans à Washington, en tentant d’acheter des membres du Congrès…
L’argent est un grand fédérateur.
Tout commence en 1995. Depuis l’invasion du Koweit, en 1990, l’Irak baasiste de Saddam Hussein est soumis à de sévères sanctions économiques. Y compris le contingentement de ses exportations de pétrole.
" Avec 9,7 % des réserves mondiales, l’Irak pourrait être riche. Mais sa production moyenne de 2 millions de barils ne représente que la moitié de son potentiel. " Ces mesures sont destinées à faire tomber le régime, ou du moins de l’empêcher à se livrer à de nouvelles agressions. Mais celui-ci s’est organisé pour tenir : aux dépens de la population civile. Le 15 avril 1995, l’Onu autorise des ventes supplémentaires en vue d’acquérir des produits de première nécessité, nourriture, produits pharmaceutiques, mais aussi matériels industriels ou agricoles. Saddam refuse d’abord, puis négocie. L’accord final mis en place en 1996, qui sera homologué sous l’appelation Pétrole contre Nourriture, lui convient. Et pour cause : en amont, il sera le seul maître d’œuvre des ventes ; en aval, le seul distributeur de l’aide humanitaire. Sans autre interlocuteur que le secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan, et ses collaborateurs les plus proches. Jamais les conditions d’un
" pacte de corruption " n’auront été à ce point explicites.
Saddam confie la gestion de l’opération à trois hiérarques du régime : le vice-président Taha Yassin Ramadan, le vice-premier ministre Tarek Aziz et le ministre du Pétrole, Amer Muhammad Rashid. Ceux-ci se reposent, à leur tour, sur l’Organisation du marché pétrolier de l’Etat (OMPE), une branche spécialisée du ministère irakien du Pétrole. Leur mission : attribuer les contrats d’exportation entrant dans le quota PCN à des amis traditionnels de l’Irak baasiste. Ou à des opérateurs susceptibles de se laisser acheter. Dans un premier temps, chaque contrat doit en effet rapporter des devises au dictateur paria : un
" droit d’entrée " ou ristourne fixé d’abord à 15 % du prix du baril, puis ramené forfaitairement à quelques dizaines de cents américains. Dans un second temps, il doit générer d’autres contrats. Et grossir les groupes de pression militant pour la fin des sanctions contre l’Irak.
De l’argent, PCN permet en effet d’en gagner à tous les niveaux. Le pétrole, en soi, est une denrée hautement spéculative : le même baril peut, d’heure en heure, valoir deux fois plus ou deux fois moins. Tous les opérateurs veulent donc avoir accès aux contingents irakiens libérés par l’Onu. Y compris les grandes sociétés américaines ou européennes, qui sous-traitent les contrats à de multiples micro-sociétés, pour ne pas dire sociétés-écrans.
Mais ce n’est là que le premier étage du meccano. A un second étage, on gagne de l’argent en
" convainquant " les Irakiens de traiter avec telle société. Ou bien, en sens inverse, en garantissant la légalité – au regard des sanctions internationales – de stocks pétroliers venant en excédent des contingents officiels fixés par l’Onu.
A un troisième étage, il faut blanchir les commissions ou les bénéfices acquis précédemment. Démarche classique, consistant à multiplier les
" petites mains ", à faire transiter les dépôts de banques en banques, à transformer des chèques en cash, et le cash en ordres de virements. Jusqu’en 1999, c’est la Jordanie du roi Hussein qui sert de plaque tournante au trafic, à travers deux banques basées à Amman : la Rafidian Bank, qui travaille pour le gouvernement irakien, et l’United Bank of Investment, chasse privée de Saddam et de sa famille.
" Toutes les transactions étaient effectuées le plus discrètement possible, afin de ne pas éveiller les soupçons des Américains ou des Britanniques ", écrivent Chabrun et Hériot.
" Les acheteurs clandestins de pétrole réglaient leur note cash à une filiale de la Rafidian qui, ensuite, effectuait des virements vers d’autres établissements bancaires, comme la Hong Kong and Shanghai Corporation à Amman… " Des arrangements auxquels Abdallah II mettra fin à son accession au trône.
Au sommet du meccano, on gagne encore de l’argent sur les biens livrés à l’Irak au titre de l’aide humanitaire.
" L’Egypte jouait un rôle non négligeable " dans ce domaine.
" Des membres du gouvernement égyptien concluaient des contrats avec Bagdad… pour la fourniture de biens d’excellente qualité " et tarifés comme tels. Mais les livraisons ne comportaient que des produits bas de gamme.
" La différence était convertie en dollars ou lingots d’or déposés sur les comptes de la Rafidian, voire même de la Banque centrale irakienne. "Si l’on s’en tient à la valeur globale des barils négociés dans le cadre du programme PCN, plus de 110 milliards de dollars auraient ainsi circulé. Mais si l’on tient compte des commissions, opérations périphériques et franches escroqueries réalisées par ailleurs, on pourrait atteindre à des sommes beaucoup plus élevées. La commission Volcker croit pouvoir avancer un chiffre vertigineux : 1500 milliards de dollars (1300 milliards d’euros). Pétrole contre Nourriture aurait été vers la fin du cycle, au début des années 2000, une composante cachée mais essentielle de l’économie mondiale.
Mais sans l’Onu, le système n’existe pas. Or l’Onu, en l’occurrence, fonctionne comme une monarchie absolue. Le secrétaire général, le Ghanéen Kofi Annan, n’a de comptes à rendre à personne sur PCN : ni à l’Assemblée générale, ni au Conseil de sécurité. Il nomme et révoque souverainement les hauts fonctionnaires internationaux chargés d’administrer le programme. Une seule limite à cette toute puissance : l’expiration de son mandat à Manhattan. Entré en fonctions le 1er janvier 1997, il est réélu
" par acclamations " en 2001 pour un second mandat qui expire le 31 décembre 2006. La même année 2001, il reçoit le prix Nobel de la paix, au nom de l’Onu et en son nom propre.
Pétrole contre Nourriture avait fait l’objet de premiers réquisitoires dans la presse anglo-saxonne au début des années 2000. Après la guerre d’Irak, le doute n’est plus permis : les archives du régime Saddam, tombées aux mains des Américains et des Britanniques, sont trop explicites. Une première commission, diligentée par le président George W. Bush et dirigée par un officier de la CIA, Richard Duelfer, débroussaille la question. Annan consent alors à la mise en place de la commission Volcker. Et les conclusions de cette dernière suscitent des actions judiciaires dans le monde entier. Y compris, nous l’avons vu, la France.
La commission Volcker a innocenté Annan. De façon si bruyante que cela ressemble fort à une mise en cause oblique. Annan ne savait rien : mais son fils Kojo Annan, alors âgé d’une vingtaine d’années à peine, avait été employé – avec un salaire de cadre international - par la société suisse Cotecna, dirigée par Robert Massey ; et quand celle-ci s’est intéressée au marché irakien dans le cadre de PCN, Elie Massey, le frère de Robert, a eu facilement accès au secrétaire général. Début 1999, Kojo quitte la Cotecna, et celle-ci, dans la foulée, obtient le contrat convoité, qui restera en vigueur jusqu’en 2003.
Annan ne savait rien : mais le Chypriote Benon Sevan, qui dirige PCN à ses côtés pendant la plus grande partie de la période incriminée, et qui va peu à peu se transformer, de facto, en lobbyiste irakien, s’enrichit subitement (ce qu’il attribuera, faussement, à un legs familial).
En épargnant Annan, Volcker pourra-t-il sauver l’Onu elle-même ? Claudia Rosett, la journaliste américaine qui avait été l’une des premières à dévoiler le scandale PCN dans le Wall Street Journal, vient de lancer un nouveau brûlot dans Commentary : un article où sont examinés les autres cas de corruption, mais aussi de complicité de crimes de guerre ou contre l’humanité, minant l’organisation internationale. Chabrun et Hériot, au terme de leur livre, ne laissent pas beaucoup d’illusions non plus : une réforme de l’institution est désormais nécessaire. Car
" tout est lié : les abus et la corruption ayant accompagné Pétrole contre Nourriture comme les soldats de la paix violant des jeunes filles au Congo ou au Libéria "." Les corrompus de Saddam Hussein ", par Laurent Chabrun et Franck Hériot (Plon). 320 pages, 20 euros.