La Révolution de 1789 survient dans un pays riche, prospère, éclairé, libéral. Tout au long du XVIIIe siècle la production agricole a augmenté,ce qui a entraîné, de manière quasi automatique,l'accroissement de la population : de 20 millions d’habitants en 1700 à 27 millions. Le commerce extérieur de la France n’a cessé de se prospérer : en 1780, il double avec le traité de libre-échange franco-anglais, le premier du genre. Les intellectuels – on les appelle alors les philosophes – sont de gauche. Ils donnent le ton à travers les salons ou l’Encyclopédie, ce Google avant la lettre, où se combinent l’érudition, l’esprit scientifique et la contestation de l’ordre établi. Les gouvernements sont réformistes. Louis XV puis Louis XVI tentent de moderniser le pays. L’un et l’autre rois tentent de limiter les privilèges, de réorganiser la justice et l’administration. Louis XVI accorde l’égalité civile aux protestants puis une quasi-égalité aux juifs. La monarchie mène une politique étrangère de gauche, en soutenant la Prusse protestante contre la Maison d’Autriche catholique, ou les rebelles républicains d’Amérique contre la Couronne d’Angleterre. La douceur de vivre est générale, la liberté des mœurs totale.
Mais cette France si heureuse, si sûre de sa supériorité sociétale, de son mieux-disant culturel, traverse une crise. En dépit d’une lourde fiscalité, l’Etat est ruiné : la guerre de gauche que l’on vient de mener en faveur des Insurgents américains a coûté trop cher. Les privilégiés – dont l’élément principal n’est plus l’ancienne noblesse d’épée, mais la noblesse de robe, administrative,refusent de renoncer à leurs privilèges. Louis XVI ne nomme que des premiers ministres réformistes, de gauche comme Turgot ou Necker, ou de droite comme Calonne ou Loménie de Brienne : mais plus ils sont hardis, moins ils réussissent. La rue, dans son éternelle sottise, soutient les passéistes les plus rassis. 1787, 1788, 1789 : années terribles, où le pouvoir se désintègre, où des violences se multiplient partout… Un scandale absurde, l’affaire du Collier, achève de déconsidérer l’institution monarchique.
Le parallèle avec les années 2000 semble s’imposer de lui-même. La France est riche, prospère, éclairée, libérale. Soixante ans d’expansion économique, au sein d’une Europe de plus en plus unie et d’un monde occidental protégé par le débonnaire impérialisme américain, ont fait d’elle l’un des pays les plus heureux du monde, l’un des happy few parmi les happy few. On ne jure que par la fin de l’Etat-nation,l’Europe, l’ouverture des frontières, la globalisation. Tout le monde est de gauche :même ceux qui se classent politiquement à droite. La vie est douce, les mœurs délicieusement décadentes, les intellectuels politiquement corrects. Mais la France est tout de même en crise. L’Etat est ruiné. Les privilégiés – secteur public, noblesse administrative rebaptisée ENA – se défendent becs et ongles. Des ministres réformistes, de droite ou de gauche, un président réformiste de droite, accumulent des plans et des projets, tous plus ambitieux, tous plus radicaux. Aucun n’aboutit. Parce que les privilégiés résistent, sabotent, dénaturent. Et parce que, pour mieux résister, ils manipulent la rue. De grèves en occupations illégales des lieux et outils de travail, d’émeutes en guérilla urbaine, l’Etat se délite, se décompose, s’effondre. La loi perd toute signification, la citoyenneté n’est plus qu’une vaine rengaine. Là-dessus, un scandale, l’affaire Bettencourt…
Seule différence avec la fin du XVIIIe siècle : une dimension ethnique et religieuse s’ajoute au désordre actuel. Elle rend les enjeux encore plus importants.