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Michel Gurfinkiel.
Le 4 novembre, pendant que l’Amérique votait, le journal noir en ligne The Root publiait en première page le billet suivant :
« Un e-mail circule au sein de notre communauté. Il dresse la liste des comportements qu’il faudrait mieux éviter en cas de victoire de Barack Obama. Notre rédaction pense que c’est une bonne initiative et ajoute les recommandations suivantes : 1. SVP, pas de Negro Spirituals ou de citations de Martin Luther King. John Hope Franklin (le plus grand historien afro-américain vivant, âge de 92 ans) peut se permettre ça. Pas nous. 2. Ne dites à chaque passant blanc un peu coincé : ‘Hein, ça fait mal ?’. 3. Ne faites pas à vos collègues un cours magistral sur la culture noire sous prétexte que le nouveau président est noir. 4. Ne passez pas devant tout le monde dans une file d’attente en disant : ‘Barack me soutient’. »
C’est de l’humour, évidemment. Mais à moitié seulement. L’élection d’un Noir à la présidence des Etats-Unis constitue, en soi, une révolution. Un renversement upside down, comme on dit en anglais : cul par dessus tête. Les derniers, en termes communautaires, sont désormais les premiers.
Certes, on peut discuter de la négritude d’Obama. Génétiquement, il aussi Européen par sa mère qu’Africain par son père. Culturellement, son profil est encore plus complexe : protestant agnostique par sa mère, musulman « en recherche » par son père biologique, il a été élevé en Indonésie, pays musulman où il passait lui-même pour tel, avant d’aller à Harvard, le temple de la haute culture laïque euro-américaine, et de se convertir à un christianisme progressiste à forte connotation afro-américaine. Mais finalement, il est Noir, period (« point barre ») : en vertu de la loi de la « goutte de sang ». Jusqu’aux années 1950, toute personne ayant « une seule goutte de sang noir » était réputée noire aux Etats-Unis, même si son apparence et son comportement étaient ceux d’une personne blanche. (Les mauvais esprits ajoutaient : « Au sud du Rio Grande, au Mexique et dans le reste de l’Amérique latine, c’est l’inverse. Une seule goutte de sang blanc, on est réputé blanc »).
L’Amérique a répudié l’esclavage en 1861, la ségrégation raciale en 1965. Depuis un peu plus de quarante ans, des efforts considérables ont été déployés, tant par l’Etat que la société civile, pour « intégrer » les anciens parias. Mais la méthode employée, la « discrimination positive » (affirmative action) était encore une forme de discrimination. Avec l’élection d’Obama, le débat semble clos : un Noir à la Maison Blanche, cela signifie, a priori, que tous les Noirs sont bien, désormais, des citoyens comme les autres. Mais cela peut signifier, plus profondément, que le rapport des forces entre les groupes raciaux s’est modifié, au profit des non-Blancs. D’où la mise en garde, souriante mais ferme, de Root : pas de triomphalisme.
A la « révolution noire » s’ajoute une « révolution non-blanche » presque aussi importante. Si Obama a obtenu 95 % des suffrages au sein de sa communauté, il l’emporte également au sein des autres minorités ethniques et raciales : avec 66 % des Hispaniques, 63 % des Asiatiques, 58 % des Américains indigènes (Native Americans), c’est à dire des Peaux-Rouges. Les communautés hindoue et sikhe semblent avoir voté démocrate à plus de 60 %. Chez les Américains originaires du Moyen-Orient islamique, le sénateur de l’Illinois semble l’avoir emporté à 60 %.
Linda Chavez, une analyste politique conservatrice d’origine latino-américaine, notait le 1er novembre dans le Washington Post que si les Noirs votaient traditionnellement démocrate, ce n’était pas nécessairement le cas des autres minorités : bon nombre d’Hispaniques et d’Asiatiques, confrontés au communisme dans leurs pays d’origine, préféraient jusqu’ici les républicains ; les originaires de l’Inde faisaient de même, par peur de l’islam ; tandis les Arabo-Américains se tenaient à l’écart d’un parti démocrate « dominé par les juifs ». Mais en 2008, selon Chavez, la question de l’immigration l’a emporté sur les autres questions au sein de ces communautés. L’administration George W. Bush a tenté de contenir l’ « immigration illégale », au besoin par des mesures extrêmement brutales, comme le « mur » qui longe la frontière américano-mexicaine. Et le Home Security Act, la législation sécuritaire adoptée après les attentats de 2001, s’est souvent traduit dans les faits par un harcèlement des Américains ou des immigrants originaires du tiers-monde. Avec Obama, les minorités ont le sentiment que le flux en provenance de leurs pays ou continents d’origine va reprendre et s’accélérer.
Selon le Bureau américain du recensement (US Census Bureau), les Blancs constituent actuellement 66 % de la population américaine (221 millions), les Hispaniques 15 % (45 millions), les Noirs 13,4 % (41 millions), les Asiatiques 4,5 % (14 millions), et les « autres races ou ethnicités » 7 % (20 millions). Ces chiffres doivent être utilisés avec prudence : ils reposent sur les déclarations des citoyens, qui peuvent indiquer le groupe racial ou ethnique auquel ils s’identifient plutôt que celui dont ils ont issus, ou se réclamer de plusieurs groupes à la fois. C’est le cas de nombreux Hispaniques, de beaucoup de Noirs ou des « autres races ». Mais ils donnent une idée globale pertinente de la composition communautaire du pays. En gros, trois cinquièmes de Blancs contre deux cinquièmes de non-Blancs.
En extrapolant à partir des tendances démographiques actuelles (natalité, immigration), le Bureau du recensement s’attend à la fois à une forte augmentation de la population globale au cours des quarante prochaines années (une période analogue à celle qui sépare la présidence Obama de la présidence Kenndy), de 300 millions à 440 millions, et une montée en puissance des non-Blancs : pour 2050, il prévoit 46 % seulement de Blancs non-hispaniques, 30 % d’Hispaniques, 15 % de Noirs et 9 % d’Asiatiques. Mais si les Etats-Unis s’ouvrent davantage à l’immigration, le processus peut prendre beaucoup moins de temps. Et la répartition des communautés se modifier. La communauté noire peut s’étoffer du fait d’une immigration africaine. Les communautés issues du Proche et du Moyen Orient, ou de l’Asie du Sud, aujourd’hui définies comme « blanches » ou « autres races » peuvent s’ériger en groupes de plein droit.
Troisième révolution : la revanche de la gauche pure et dure. Le journaliste britannique Gideon Rachman rappelle dans le Financial Times qu’une « guerre de religion » culturelle se superpose depuis longtemps à la vie politique américaine : au-delà de la division classique entre deux « partis de gouvernements », les démocrates et les républicains, il y a l’opposition passionnée, sinon passionnelle, entre deux visions du monde, la gauche « libérale » et la droite « conservatrice ».
La première prône une stricte séparation entre les Eglises et l’Etat, un gouvernement fort dominé par les intellectuels, l’émancipation des minorités ethniques, et des « exclus sexuels » (femmes, homosexuels), la redistribution de la richesse nationale au profit des pauvres, une politique étrangère progressiste (ce qui peut conduire aussi bien à la « coopération » internationale qu’à des « interventions » au nom des droits de l’homme).
La seconde affirme que la nation américaine est fondée, historiquement, sur des valeurs judéo-chrétiennes, que la démocratie repose sur la limitations des pouvoirs, et donc un gouvernement central de taille modeste, que les intellectuels ne sauraient l’emporter ès-qualités sur les autres citoyens, que la République ne connaît que des familles naturelles ou des individus, et ne peut conférer de privilèges à des communautés ou à des groupes fondés sur des « styles de vie » expérimentaux, que l’Etat fédéral ne peut ni ne doit se substituer à la libre entreprise et au marché libre, que la politique étrangère, enfin, doit être fondée sur l’intérêt national et la solidarité avec les pays professant des valeurs analogues.
La gauche libérale a été largement associée au pouvoir sous Roosevelt, de 1933 à 1945. Elle est ensuite mise à l’écart : par les démocrates centristes, sous Harry Truman, de 1945 à 1952, puis les républicains, sous Dwight Eisenhower, de 1953 à 1960. Qui plus est, l’ éviction tourne à la persécution de 1950 à 1956, pendant l’épisode maccarthyste. Si les libéraux voient en 1960 dans l’élection de John Kennedy, démocrate du centre-gauche, une réhabilitation partielle, ils interprètent l’assassinat de ce dernier, en 1963, comme le début d’une nouvelle persécution, qui pourraient déboucher sur leur « génocide ». Et sombrent pour quarante-cinq ans dans une sorte de paranoïa savamment entretenue par Hollywood, la presse chic et les orthodoxies universitaires. Les administrations républicaines (Richard Nixon, Gerald Ford, Ronald Reagan, George Bush père et George Bush fils) sont dépeintes comme des régimes « fascistes ». Les administrations démocrates (Lyndon Johnson, Jimmy Carter, Bill Clinton) comme « timorées ».
Mais avec Obama, les libéraux ont le sentiment de l’emporter à nouveau. Le président élu est l’un des leurs, note Rachman, comme aucun autre ne l’a été. Par son profil : élégant, distingué, séduisant, Nordiste, issu de la meilleure université du pays, Harvard, « transreligieux », « transracial ». Et par son programme. Pêle-mêle, le candidat Obama a proposé de renforcer le pouvoir fédéral, d’étendre la protection sociale, d’instituer un service national de santé, de protéger les minorités, y compris sexuelles, d’imposer les riches, de dégrever les pauvres, de lancer de grands travaux nationaux, d’imposer aux jeunes un « service civique », de désigner les juges en tenant compte des résultats électoraux. Et son « acte fondateur » n’a-t-il pas été, en 2003, de s’opposer à la guerre d’Irak, alors que presque toute la classe politique américaine y était favorable ?
Rien ne prouve qu’Obama s’enfermera dans cette image ou ces projets. Ou plutôt, tout semble montrer qu’il serait prêt à en sortir si nécessaire. Il s’est gardé, face au krach de septembre et octobre, d’instruire le procès en règle du capitalisme. Sans doute sait-il pertinemment qu’un Etat-providence généralisé ferait des Etats-Unis une sorte de méga-Argentine. Et transformerait la crise régulatrice, déjà partiellement dépassée (le pétrole a baissé de 50 %, l’immobilier américain donne des signes de reprise), en « dépression » durable, analogue à celle de 1929.
Il en va de même en politique étrangère. La revue conservatrice Commentary a noté voici plusieurs mois déjà que ses positions sur l’Irak n’ont jamais été aussi tranchées qu’on le croit. Aujourd’hui, il ne parle plus d’ « évacuer » ce pays. Mieux, il se propose d’étendre la guerre contre le terrorisme en Asie du Sud : en intervenant au Pakistan. Sur Israël aussi, il a rejoint le consensus bipartisan : « La sécurité de l’Etat juif est sacrosainte », a-t-il affirmé.
En préférant le pragmatisme au dogmatisme, Obama risque sans doute de décevoir certains de ses partisans actuels. Mais la plupart sont déjà prêts à lui pardonner bien des arrangements : c’est le privilège des dirigeants « charismatiques », qui incarnent avant tout un « rêve ». Le véritable John Kennedy était un homme de la guerre froide, qui tint tête aux Soviétiques sur Berlin, les défia à propos des missiles de Cuba, mit en place la Nasa pour leur ravir la suprématie spatiale et enfin, last but not least, renforça la présence américaine au Vietnam du Sud. Mais dans le rêve de ses admirateurs, il était l’homme de la paix, et c’est l’image qui a prévalu. De même, en France, François Mitterrand est resté l’icône d’une gauche éternelle, et éternellement utopiste, alors qu’il fut, en réalité, le fossoyeur du parti communiste, le restaurateur de l’économie de marché et le champion d’une Europe unie à dominante libérale.
© Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2008