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Michel Gurfinkiel.
C’est donc confirmé : le dictateur syrien Bachar al-Assad siègera à la tribune présidentielle de la place de la Concorde le 14 juillet prochain, aux côtés de Nicolas Sarkozy et d’une cinquantaine d’autres chefs d’Etat et de gouvernement. Le premier ministre israélien Ehud Olmert devrait être là lui aussi, à moins d’être acculé entre temps à la démission.
Le premier ministre français, François Fillon, n’a pas eu le moindre état d’âme pour justifier la présence d’Assad : « La Syrie a rempli ses engagements en ce qui concerne le conflit du Liban », a-t-il expliqué jeudi dernier. Ces engagements, faut-il le rappeler, consistaient à ne pas empêcher l’élection du général Michel Sleimane à la présidence de la République libanaise, après plusieurs mois de crise constitutionnelle. Il est admirable, en effet, qu’un pays souverain renonce à intervenir ouvertement dans les affaires d’un autre pays souverain.
Bernard Kouchner, le ministre des Affaires étrangères, a avoué qu’il « n’était pas empli d’aise », mais s’est incliné devant la nécessité : « Si les Israéliens parlent en ce moment aux Syriens, ne faisons pas trop les malins ». Selon Rama Yade, la ministre des Droits de l’Homme, la visite d’Assad constituait « une main tendue, pas un quitus ». Cette formule semble refléter de très près la pensée de Sarkozy lui-même. Le président de la République a tenu hier, à l’Elysée, une conférence de presse en compagnie du président américain George W. Bush. Les deux hommes ont tenu des propos d’une grande fermeté envers l’Iran – le chef de l’Etat français allant jusqu’à envisager des sanctions « sans échappatoire » contre Téhéran - , mais aussi envers la Syrie. « Arrêtez de vous compromettre avec l’Iran et d’abriter des terroristes », a lancé Bush à l’intention d’Assad. Sarkozy a repris cette mise en garde à son compte. Pas de quitus, donc. Mais une main tendue. Comme, naguère, à Mouammar al-Kadhafi.
La grande idée du règne, en politique étrangère, c’est évidemment l’Union méditerranéenne. Personne ne sait exactement comment elle s’est imposée. A l’origine, selon certains observateurs, il ne s’agissait que d’un antidote, ou un contrepoids, aux positions eurocentrées, occidentalistes et judéo-chrétiennes, qu’affichait Nicolas Sarkozy pendant sa campagne électorale. Le leader de l’UMP se déclarait hostile à l’immigration de masse, mais affirmait en même temps qu’il fallait aider les pays du Sud à se développer. Il s’opposait à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, mais lui proposait par ailleurs un partenariat étroit. L’Union méditerranéenne, formule vague, permettait de transcender ces contradictions avec quelque élégance.
Après l’élection, l’Union méditerranéenne est tombée, pour ainsi dire, dans le domaine public. Pour le Quai d’Orsay, ce n’était qu’une nouvelle version de la sempiternelle « politique islamique » ou « arabe » de la France. Pour le lobby des « militants de la paix au Moyen-Orient », l’occasion, une fois de plus, de sacrifier l’être au paraître. Sarkozy a d’autres ambitions, bien entendu. Il sait que l’Orient bouge, que les jeunes générations, dans les pays arabes ou réputés tels, s’acheminent peu à peu vers une révolution culturelle et intellectuelle sans précédent. Il voudrait parrainer le mouvement. Mais le drame du président, sur ce plan comme sur les autres, c’est qu’il est seul, que personne autour de lui, ou quasiment personne, ne comprend ses aspirations ou ne partage sa vista, et qu’il en est réduit à se tourner vers le personnel de ses prédécesseurs, qui ne comprend rien non plus mais a été, du moins, poli par l’expérience : Hubert Védrine, homme de François Mitterrand, dont il a failli faire son ministre des Affaires étrangères l’année dernière, ou Jean-David Levitte, homme de Chirac, qui est son principal conseiller diplomatique.
Au delà même de ces limitations, Sarkozy se soucie, ce qui est tout à fait normal, du court et du moyen terme. Le 1er juillet, il assumé pour six mois la présidence de l’Europe. Las, l’Irlande vient de rejeter par référendum le traité simplifié qu’il avait imaginé l’an passé. L’Union est donc à nouveau bloquée. Reste la Méditerranée. Et si les Israéliens, c’est à dire le pathétique Olmert, veulent bien se laisser faire, pourquoi rechigner, en effet, à inviter Bachar al-Assad ?
© Michel Gurfinkiel, 2008