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Category : Français
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Michel Gurfinkiel.
« Le jour où l’on croira résolue la question d’Orient, l’Europe verra se poser la question d’Autriche ». Un historien français, Albert Sorel, fait cette observation en 1878, en marge d’une conférence internationale – le congrès de Berlin – chargée de restaurer la paix dans la péninsule balkanique, après trois ans de conflit.
La question d’Orient, qui hante le XIXe siècle, c’est la désagrégation progressive de l’Empire ottoman, dominé par les Turcs musulmans mais en fait multinational et multireligieux, au profit d’Etats-nations mononationaux et monoreligieux, ou prétendant l’être ; et le jeu des grandes puissances européennes, qui cherchent à tirer le plus grand profit possible de ce chaos.
En 1875, les populations chrétiennes se sont révoltées dans trois provinces turques d’Europe, la Bosnie, l’Herzégovine et la Bulgarie. En 1876, deux principautés chrétiennes autonomes, la Serbie et le Monténégro, sont entrées à leur tour en guerre contre leur suzerain musulman. En 1877, les Ottomans ont écrasé tous leurs adversaires, mais au prix de mesures répressives et de massacres (nous dirions, aujourd’hui, de « crimes contre l’humanité » et de « génocides ») qui leur ont aliéné l’opinion chrétienne d’Europe et d’Amérique. Le souverain turc, Abdulaziz, croit pouvoir passer outre, en se plaçant sous la protection de la grande puissance chrétienne orthodoxe, la Russie. Calcul habile. Mais qui heurte une autre opinion publique, celle de ses sujets musulmans. Le 30 mai 1877, le sultan est contraint d’abdiquer en faveur de son neveu Murat. Cinq jours plus tard, il est assassiné.
Les Russes, furieux, entrent en guerre contre la Turquie, au nom de ces frères orthodoxes des Balkans qu’ils avaient jusque là méprisés. Les Ottomans résistent avec âpreté, mais sont finalement vaincus. Ils signent le 3 mars 1878 le traité de San Stefano, qui livre aux Russes la totalité du Caucase, le sud de la Bessarabie et surtout une Grande Bulgarie s’étendant du Danube à la mer Egée.
Les autres puissances européennes réagissent : elles veulent bien abaisser les Turcs, mais non pas élever la Russie à ce point. C’est pour régler cet imbroglio que se réunit le congrès de Berlin, sous la houlette du chancelier allemand Otto von Bismarck.
Deux lignes s’y opposent. Les idéologues, de gauche ou de droite, qui militent pour la liquidation de l’Empire ottoman, au nom des droits de l’homme, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou d’une revanche de la chrétienté sur l’islam. Et les réalistes, auxquels Sorel appartient, qui préfèrent un ordre imparfait, garant de quelques droits de l’homme, à un désordre incontrôlable, où aucun droit n’existe plus. La décision finale, à Berlin, est une motion de synthèse. La Serbie et le Monténégro accèdent à l’indépendance. Une Bulgarie autonome, plus petite que celle de San Stefano, est créée. La Bosnie et l’Herzégovine restent nominalement sous la souveraineté du sultan, mais sont placées sous administration austro-hongroise.
Trente ans plus tard, la prophétie de Sorel se réalise. En 1908, prenant prétexte d’une nouvelle révolution en Turquie, l’Auriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine. Ce précédent incite l’Italie, en 1912, à s’emparer de la Libye et du Dodécanèse. Puis les chrétiens des Balkans à se lancer dans une guerre révolutionnaire générale contre les Turcs, et à les chasser de la péninsule. La question d’Orient est réglée, au moins en deça du Bosphore. La question d’Autriche, autre Empire multiethnique, commence : les nationalistes serbes, qui revendiquent la Bosnie, assassinent l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône de Vienne. Une guerre générale éclate en Europe. Elle fait des millions de morts, entraîne la chute des deux tiers des vieilles monarchies et provoque l’éclatement de l’Empire autrichien.
Les peuples n’ont pas toujours « la mémoire courte ». Mais ils n’ont pas non plus une mémoire longue. L’Europe et l’Amérique de 2008 ne se rappellent ni de 1878, ni de 1908, ni de 1914. Ce qui les amènent à des gestes lourds de conséquences, comme de soutenir aujourd’hui, contre toutes les règles du droit international, l’indépendance du Kosovo. Ou bien la création, à n’importe quel prix, et en violation de nombreux actes internationaux, d’un Etat souverain en Cisjordanie et à Gaza. Sans voir que ces « solutions » mènent à de nouvelles crises, qu’elles seront de moins en moins capables d’affronter. Sans comprendre que derrière les nouvelles questions d’Orient, c’est la question d’Occident qui se met en place.
© Michel Gurfinkiel, 2008