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Michel Gurfinkiel.
En 1947, les Britanniques abandonnent l’Empire des Indes, un immense domaine colonial constitué depuis plus de deux siècles. Non sans le démembrer au préalable en plusieurs Etats distincts, à la demande des élites locales mais aussi peut-être dans un dernier calcul : diviser, sinon pour régner, du moins pour conserver, au-delà de leur retrait, la plus grande influence possible sur chacun de leurs anciens sujets.
A la périphérie, la Birmanie et Ceylan – le Sri-Lanka actuel – , bouddhistes l’un et l’autre, retrouvent ainsi leur indépendance. Le sous-continent indien, cœur de l’ancien Empire, est partagé entre l’Union indienne, à majorité hindouiste, et le Pakistan, « Pays des Purs », à majorité musulmane. Ce dernier Etat se décompose à son tour en un Pakistan occidental, s’étendant de Lahore à Karachi, de langue ourdoue, et un Pakistan oriental, situé plus de plus de mille cinq cents kilomètres à l’est, dans le golfe du Bengale, de langue bengalie. Enfin, tant l’Union indienne, devenue en 1950 la République de l’Inde, que le Pakistan, érigé en République islamique, sont confrontés à des minorités à la loyauté incertaine.
Tout bien considéré, c’est le plus vaste des Etats issus de l’Empire, l’Inde, qui semble la plus fragile. Les deux Pakistans peuvent la prendre en tenaille et susciter, en son sein, la révolte de la forte minorité musulmane, 25 % de la population. Un scénario d’autant plus plausible que les chefs militaires pakistanais sont soutenus à la fois par les Etats-Unis, qui croient alors à la nécessité d’une grande alliance avec l’ensemble des pays islamiques, et par la Chine communiste. Ce pays, qui a pris définitivement le contrôle du Tibet en 1959, s’est emparé de plusieurs provinces indiennes de l’Himalaya en 1962 et a acquis l’arme nucléaire en 1964.
La Grande-Bretagne avait promis à l’Inde, en 1947, de continuer à contribuer à sa sécurité. De fait, les Britanniques restent présents pendant une vingtaine d’années à l’ouest du sous-continent, dans le golfe Persique, à Oman, et à l’est, à Singapour et en Malaisie ; ils gardent de nombreux points d’appui dans l’océan Indien. Mais ils n’ont plus les moyens d’intervenir dans l’Inde proprement dite. Pour assurer sa survie, New-Delhi conclut dans les années 1960 une alliance à revers avec l’URSS. La seule solution à long terme, ce serait cependant de casser la tenaille pakistanaise. En 1971, l’occasion se présente soudain. Une crise politique dresse le Pakistan oriental contre un gouvernement central dominé par des généraux ouest-pakistanais. Ces derniers procèdent à une répression brutale. Les Pakistanais de l’Est proclament l’indépendance de leur pays, rebaptisé Bangladesh. L’Inde se jette à leur secours. Le Pakistan-Ouest attaque l’Inde, est défait. Le Bangladesh fait reconnaître son indépendance, est admis à l’Onu. Peu importe que ce pays connaisse ensuite d’autres crises, et soit plus ou moins favorable à l’Inde selon les époques. L’essentiel est qu’il suive désormais un autre destin que le Pakistan-Ouest, devenu Pakistan tout court. Et que l’Inde ne soit plus menacée sur deux fronts, sinon trois en incluant le front intérieur.
Le parallèle avec Israël est frappant. En 1948, quand les Britanniques se retirent de la Palestine, territoire qu’ils administraient depuis 1922 en vertu d’un mandant de la Société des Nations, ils y ont organisé le chaos, comme dans les Indes, sous le couvert d’une partition ratifiée par l’Onu : un Etat juif en plusieurs tronçons, aux frontières zigzagantes, miné par une importante minorité arabe ; un Etat arabe en plusieurs morceaux lui aussi ; une zone internationale à Jérusalem. Le pari de Londres, de toute évidence, est d’être bientôt rappelé sur place pour rétablir l’ordre. Pendant la guerre de 1948, les Britanniques manoeuvrent dans ce sens en s’appuyant sur la Légion arabe de Transjordanie, une armée dont ils assurent le commandement, l’encadrement et l’équipement. Mais Israël, contre toute attente, gagne la bataille. Aux termes des armistices israélo-arabes de 1949, il est doté d’un territoire un peu plus cohérent, d’un seul tenant. La minorité arabe d’Israël a fui en partie. Les Britanniques n’ont plus de rôle à jouer : l’état-major de Londres n’en continuera pas moins à dresser des plans en vue d’une reconquête de la région jusqu’en 1955.
L’Etat arabe palestinien ne prend pas forme en 1949 : la plus grande de ses provinces potentielles, la Cisjordanie, est placée sous autorité jordanienne ; la seconde, Gaza, située de l’autre côté du territoire israélien, est administrée par l’Egypte. Mais en 1967, à l’issue de la guerre des Six Jours, l’une et l’autre passent sous contrôle israélien. Et en 1993, dans le cadre des accords d’Oslo, l’Etat juif reconnaît qu’elles ne constituent qu’une seule et unique entité politique, les Territoires palestiniens. Ce qui revient à accepter la constitution – ou la reconstitution - d’un « Pakistan » palestinien sur deux fronts. En outre, une forte minorité arabe s’est reformée, par le seul effet de la démographie, en Israël même (20 % de la population).
Cette situation est belligène, comme le tandem Inde-Pakistan des années 1947-1971. Depuis 1993, elle a nourri une agression palestinienne permanente contre Israël – terrorisme, harcèlement politique, Seconde Intifada – et des ripostes israéliennes de plus en plus violentes. Elle peut conduire demain, si un Etat palestinien souverain dominé par des extrémistes remplace l’Autorité palestinienne autonome, à un conflit de haute intensité, appuyé par la Syrie, l’Iran et peut-être la Russie.
Si l’on estime que les accords d’Oslo ne peuvent être révoqués, et si l’on ne croit pas non plus à l’annexion des Territoires palestiniens par Israël, la seule solution consisterait à prendre exemple sur la dissolution de l’ancien Pakistan en 1971 et à dissocier politiquement et étatiquement les deux tronçons palestiniens. De toute évidence, Ariel Sharon y avait songé : en cédant le Goush Katif à Gaza, en 2005, il cherchait à renforcer cette entité et donc à hâter un divorce avec la Cisjordanie. Un pari difficile, dont les implications morales et même militaires n’allaient pas de soi (Comment Sharon aurait-il géré la situation en 2006, notamment après la victoire parlementaire du Hamas dans l’ensemble des Territoires palestiniens ? Nul ne le sait.) Mais un pari fondé sur une logique.
© Michel Gurfinkiel, 2007