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Michel Gurfinkiel.
La France vient d’élire un nouveau président. Mais selon que ce dernier obtiendra ou non une majorité à l’Assemblée nationale, ses pouvoirs seront infinis ou nuls. C’est l’un des paradoxes – et l’une des grandes faiblesses - de la Ve République, le régime créé sur mesures pour le général de Gaulle en 1958.
De Gaulle voulait instaurer un pouvoir exécutif fort. Son inspiration : La Réforme de l’Etat, un essai publié en 1934 par André Tardieu, l’un des hommes d’Etat les plus remarquables de la IIIe République. Vrai patriote, disciple de Clémenceau, admirateur des Etats-Unis, ministre sous Poincaré puis président du Conseil au tournant des années 1930, Tardieu propose d’instaurer une République présidentielle, où le chef de l’Etat, élu au suffrage universel, serait en même temps le chef du gouvernement et pourrait faire appel au peuple, soit par référendum, soit en dissolvant un parlement hostile.
A la Libération, en 1945, de Gaulle, auréolé de son charisme de chef de la Résistance, reprend ce projet. Il n’est pas écouté. Ce n’est que treize ans plus tard, au lendemain du désastre indochinois et en pleine crise algérienne, qu’il revient au pouvoir et peut enfin imposer de telles conceptions. Ou du moins certaines d’entre elles. La France veut bien d’un président plus puissant, mais non d’un Premier Consul. Résultat : la constitution de 1958, rédigée par Michel Debré, ressemble en fait à la Charte de 1814 et de 1830. Le chef de l’Etat est doté de prérogatives étendues, référendum, dissolution, et aussi possibilité d’instaurer l’état d’urgence (article 16) ou de légiférer par ordonnances. Il nomme le premier ministre à son gré, le choisissant aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du parlement. Mais celui-ci nomme ensuite les autres ministres et n’est responsable que devant l’Assemblée nationale. En d’autres termes, le président gaullien est un monarque tant que le premier ministre lui est fidèle et que l’Assemblée lui est acquise. Il devient un président potiche quand ces deux conditions font défaut.
L’élection du président de la République au suffrage universel, ratifiée par référendum en 1962, allait donner au chef de l’Etat une légitimité accrue. Mais toujours en-deçà d’une dimension consulaire ou napoléonienne. De Gaulle s’en rendra compte cruellement en 1965 : le suffrage universel le met en ballottage au premier tour et il n’emporte le second qu’en se soumettant aux petitesses de la politique politicienne. Epreuve plus cruelle encore : la « dyarchie » de fait qui dresse contre lui son premier ministre, Georges Pompidou. Au moins de Gaulle démissionne-t-il après l’échec du référendum de 1969. Ses successeurs sont plus terre à terre. On assiste donc d’une part aux petites guerres fratricides entre Pompidou et Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac puis Raymond Barre, François Mitterrand et Laurent Fabius puis Michel Rocard. Et d’autre part, quand l’Assemblée passe à un parti hostile au président, à ces cohabitations cocasses où la France parle de deux voix : Mitterrand-Chirac, Chirac-Jospin.
Quand des législatives se déroulent juste après une présidentielle, la vitesse acquise donne souvent au président la majorité souhaitée. Mais le cas contraire existe. En 1988, Miterrand bat Chirac à plates coutures. Mais le parti socialiste n’obtient pas la majorité absolue à l’Assemblée.
Nicolas Sarkozy n’est donc, pour l’instant, qu’un président à demi régime. Pour gagner les élections de juin, il a choisi l’ouverture la plus large vers ceux qui, au centre ou à gauche, voudraient bien se rallier. Une démarche compréhensible et sans doute nécessaire. Cependant, pourquoi certains de ses conseillers y ont-ils inclus Hubert Védrine, homme dont l’intelligence n’est pas en cause, mais qui symbolise, en politique étrangère, le contraire de ce que symbolise l’élu du 6 mai ?
© Michel Gurfinkiel, 2007